Newsletter #31

Des ours et de l’aspirine 

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Guten Tag, liebe Leserinnen und Leser,

Il y a quelques semaines, j’ai Ă©tĂ© invitĂ©e Ă  visiter le Wolf-und BĂ€renpark Schwarzwald (le « Parc Alternatif pour les Loups et les Ours », si vous optez pour la version française) : un refuge pour grands prĂ©dateurs nichĂ© au cƓur de la mystĂ©rieuse forĂȘt noire en Allemagne.

Ce parc hĂ©berge des animaux qui ont, dans la majoritĂ© des cas, connu un passĂ© sinistre : enfermĂ©s dans des caves pendant plusieurs annĂ©es, dans des cages sur la terrasse d’un restaurant, promenĂ©s enchaĂźnĂ©s sur des plages pour amuser les touristes, et j’en passe. Ces animaux, qui ne peuvent malheureusement pas ĂȘtre rĂ©introduits Ă  l’état sauvage, trouvent refuge au BĂ€renpark.

Un ours au BĂ€renpark

Alors que nous dĂ©couvrions les enclos des ours (comment peut-on ĂȘtre un dangereux prĂ©dateur quand on a de si mignonnes oreilles, je vous le demande), notre guide a dit quelque chose qui a retenu mon attention. Elle nous a expliquĂ© que le personnel du parc faisait en sorte de laisser une grande diversitĂ© vĂ©gĂ©tale dans les enclos des ours afin de leur permettre, au besoin, de s’automĂ©dicamenter (les ours, pas le personnel du parc).

C’est vrai ça, comment les animaux se soignent-ils dans la nature ? Une question a priori logique, qui n’effleure cependant que peu de personnes tant nos esprits occidentaux sont conditionnĂ©s Ă  penser : « eh bien, un animal malade doit ĂȘtre amenĂ© chez le vĂ©tĂ©rinaire, quelle question ». Et pourtant ! Les animaux sauvages qui nous entourent ne nous ont pas attendus pour assurer leur survie jusqu’ici.

Alors, je me suis dit que, pour cette nouvelle Ă©dition, j’allais creuser un petit peu du cĂŽtĂ© de la mĂ©decine animale. Et accrochez-vous Ă  vos sandales, car ce vaste sujet tient en 17 lettres :  

la ✹ zoopharmacognosie ✹.

Ce mot Ă  coucher dehors dĂ©signe l’étude du savoir pharmacologique des animaux.

À la racine de ce terme, la pharmacognosie dĂ©signe l’étude des substances naturelles Ă  potentiels thĂ©rapeutiques.

Figurez-vous que cet axe Ă©mergent de la recherche scientifique date des annĂ©es 80 seulement ! Nous Ă©tions jusqu’alors Ă  mille lieues d’imaginer que les animaux puissent identifier et utiliser des substances aux propriĂ©tĂ©s curatives.

Ceci Ă©tant dit, ce champ de recherche avance trĂšs prudemment. Tout d’abord, car il rĂ©sulte majoritairement d’observations effectuĂ©es en milieu naturel, et ce n’est pas toujours du gĂąteau (petite pensĂ©e pour les Ă©thologues dont les sujets Ă©voluent au fin fond de forĂȘts tropicales ou dans les fonds marins). Ensuite, car il nĂ©cessite d’identifier avec prĂ©cision les substances utilisĂ©es, l’usage qui en est fait, l’état de l’animal (ce n’est pas forcĂ©ment Ă©vident de dĂ©terminer si un dauphin a de la fiĂšvre) et, surtout, l’intention de celui qui l’utilise.

GrĂące Ă  quelques scientifiques dĂ©terminĂ©s, on sait cependant aujourd’hui que des oiseaux aux mammifĂšres, en passant par les insectes, de nombreux animaux utilisent toutes sortes de plantes, mousses, argiles ou champignons, en ingestion ou en application cutanĂ©e, pour prĂ©venir ou soigner leurs maux.

Les mésanges bleues, par exemple, incorporent volontairement des plantes aromatiques antiparasitaires dans leur nid pour protéger leurs oisillons. Les moutons consomment des plantes contenant des tanins pour éliminer leurs vers intestinaux. Les orangs-outans mélangent leur salive aux substances chimiques issues de lianes médicinales pour soigner leurs blessures cutanées.
Les drosophiles (dont je vous parlais dĂ©jĂ  ici) ont tendance Ă  pondre dans des milieux contenant de l’alcool pour protĂ©ger leurs Ɠufs des parasites. Les chats ingĂšrent de l’herbe pour Ă©vacuer les corps non digestes de leurs estomacs et calmer leurs douleurs gastriques (si vous ĂȘtes l’heureux propriĂ©taire d’un chat, vous ĂȘtes forcĂ©ment familier du petit vomi plein d’herbes sur le tapis de votre salle Ă  manger). Quant aux chimpanzĂ©s mal en point (lĂ©thargie, perte d’appĂ©tit…), ils ingĂšrent Vernonia amygdalina, une plante amĂšre identifiĂ©e comme mĂ©dicinale par les populations locales, pour recouvrer la santĂ©.

Et ainsi de suite.

Mais, d’oĂč leur viennent ces savoirs mĂ©dicinaux ?
On estime qu’une partie de l’apprentissage se fait par « essai-erreur » : un individu un brin audacieux peut tester, Ă  ses risques et pĂ©rils, de nouvelles substances. S’il meurt, c’était une mauvaise pioche. Ce processus se double d’un apprentissage collectif par observation.

Les savoirs se transmettent Ă©galement d’une gĂ©nĂ©ration Ă  l’autre, gĂ©nĂ©ralement par la figure maternelle. La zoopharmacognosie serait donc une preuve supplĂ©mentaire de l’existence de cultures chez les animaux. Les pratiques mĂ©dicinales sont, d’ailleurs, susceptibles de diverger d’un groupe social Ă  un autre.

Si nos sociĂ©tĂ©s occidentales l’ont commodĂ©ment oubliĂ© (car nous aimons bien nous sentir uniques), nous aurions connaissance de la mĂ©decine animale depuis des milliers d’annĂ©es. Certaines thĂ©ories affirment mĂȘme que notre mĂ©decine moderne y trouverait son origine. Les guĂ©risseurs traditionnels et les chamans de communautĂ©s autochtones auraient Ă©laborĂ© des traitements en s’inspirant du comportement des animaux.

Dans de nombreuses cultures du nord de l’Eurasie et de l’AmĂ©rique du Nord, la figure de l’ours, en particulier, est Ă©troitement associĂ©e Ă  la mĂ©decine, Ă  la guĂ©rison et Ă  la connaissance des plantes. Son esprit Ă©tait rĂ©guliĂšrement invoquĂ© au cours des rituels de guĂ©rison. De nombreux indices disponibles suggĂšrent que l’observation de son comportement aurait inspirĂ© aux premiers guĂ©risseurs l’usage de diverses plantes mĂ©dicinales (pissenlit, achillĂ©e millefeuilles, myrtilles
). Plusieurs d’entre elles lui doivent d’ailleurs leurs noms, comme le bien connu ail des ours en Europe ou la racine d’oshĂĄ (« racine de l’ours ») dans les Rocheuses nord-amĂ©ricaines.

L’un des exemples rĂ©gliĂšrement citĂ©s est le suivant :  en sortant de pĂ©riode d’hibernation, les ours ont pour habitude de mĂącher des Ă©corces de saules, qui contiennent de l’acide salicylique, une substance anti-inflammatoire que l’humain aurait transformĂ©e 
 en aspirine !

Il n’est pas complĂštement Ă©tonnant que l’ours ait Ă©tĂ© associĂ© Ă  la mĂ©decine dans de nombreuses cultures, puisque nous partageons avec ce plantigrade un rĂ©gime omnivore (ainsi qu’un penchant pour le saumon et les longues siestes hivernales). Humains et ours sont donc les convives d’une mĂȘme table. Les ours disposent toutefois d’un lĂ©ger avantage : leur odorat exceptionnellement dĂ©veloppĂ©, parmi les plus performants du monde terrestre, leur permet de repĂ©rer et de sĂ©lectionner avec prĂ©cision un grand nombre de vĂ©gĂ©taux. De quoi faire pĂąlir plus d’un herboriste !

Ce grand prĂ©dateur au regard doux et Ă  l’odeur persistante de chĂšvre, qui se tenait face Ă  moi, derriĂšre une barriĂšre sĂ©curisĂ©e, quelque part en Allemagne, serait en fait l’une des sources d’inspiration oubliĂ©e de notre mĂ©decine moderne
 ?

De quoi remettre un peu les choses en perspective, non ?

Pensez aux ours la prochaine fois que vous prendrez de l’aspirine et n’hĂ©sitez pas Ă  partager cette newsletter avec un joueur de scrabble expĂ©rimentĂ©.

À tout bientît et vivent les plantigrades,

Laurette

Un ours au BĂ€renpark

SOURCES :


« Doctors by Nature » – Jaap de Roode
 

« L’animal mĂ©decin » – sous la direction de Yolaine de la Bigne
 

Mezcua Martín, Á., Revuelta Rueda, L., & Sánchez de Lollano Prieto, J. (2019). The origins of zoopharmacognosy: How humans learned about self-medication from animals. International Journal of Applied Research, 5(5), 73–79.
 

Lambrechts, M. M. & dos Santos, A. (2000).Aromatic herbs in Corsican blue tit nests: The “Potpourri” hypothesis.Acta Oecologica, 21(3), 175-178.
 

Huffman, M.A. & Seifu, M. (1989). Observations on the illness and consumption of a possibly medicinal plant Vernonia amygdalina by a wild chimpanzee in the Mahale Mountains National Park, Tanzania. Primates, 30(1), 51–63.

Bowland A, Melin A, Hosken D …The evolutionary ecology of ethanol, Trends in Ecology & Evolution, 2024; 40, 67-79

Villalba & Provenza (2009). “Tannins and self-medication: Implications for sustainable parasite control in herbivores.” Behavioural Processes, 82(2), 184–189.

Laumer, I.B. et al. (2024). “Active self-treatment of a facial wound with a biologically active plant by a male Sumatran orangutan.” Scientific Reports, 14, 8932.