Des ours et de l’aspirine
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Guten Tag, liebe Leserinnen und Leser,
Il y a quelques semaines, jâai Ă©tĂ© invitĂ©e Ă visiter le Wolf-und BĂ€renpark Schwarzwald (le « Parc Alternatif pour les Loups et les Ours », si vous optez pour la version française) : un refuge pour grands prĂ©dateurs nichĂ© au cĆur de la mystĂ©rieuse forĂȘt noire en Allemagne.
Ce parc hĂ©berge des animaux qui ont, dans la majoritĂ© des cas, connu un passĂ© sinistre : enfermĂ©s dans des caves pendant plusieurs annĂ©es, dans des cages sur la terrasse dâun restaurant, promenĂ©s enchaĂźnĂ©s sur des plages pour amuser les touristes, et jâen passe. Ces animaux, qui ne peuvent malheureusement pas ĂȘtre rĂ©introduits Ă lâĂ©tat sauvage, trouvent refuge au BĂ€renpark.

Alors que nous dĂ©couvrions les enclos des ours (comment peut-on ĂȘtre un dangereux prĂ©dateur quand on a de si mignonnes oreilles, je vous le demande), notre guide a dit quelque chose qui a retenu mon attention. Elle nous a expliquĂ© que le personnel du parc faisait en sorte de laisser une grande diversitĂ© vĂ©gĂ©tale dans les enclos des ours afin de leur permettre, au besoin, de sâautomĂ©dicamenter (les ours, pas le personnel du parc).
Câest vrai ça, comment les animaux se soignent-ils dans la nature ? Une question a priori logique, qui nâeffleure cependant que peu de personnes tant nos esprits occidentaux sont conditionnĂ©s Ă penser : « eh bien, un animal malade doit ĂȘtre amenĂ© chez le vĂ©tĂ©rinaire, quelle question ». Et pourtant ! Les animaux sauvages qui nous entourent ne nous ont pas attendus pour assurer leur survie jusquâici.
Alors, je me suis dit que, pour cette nouvelle Ă©dition, jâallais creuser un petit peu du cĂŽtĂ© de la mĂ©decine animale. Et accrochez-vous Ă vos sandales, car ce vaste sujet tient en 17 lettres :
la âš zoopharmacognosie âš.
Ce mot Ă coucher dehors dĂ©signe lâĂ©tude du savoir pharmacologique des animaux.
Ă la racine de ce terme, la pharmacognosie dĂ©signe lâĂ©tude des substances naturelles Ă potentiels thĂ©rapeutiques.

Figurez-vous que cet axe Ă©mergent de la recherche scientifique date des annĂ©es 80 seulement ! Nous Ă©tions jusquâalors Ă mille lieues dâimaginer que les animaux puissent identifier et utiliser des substances aux propriĂ©tĂ©s curatives.
Ceci Ă©tant dit, ce champ de recherche avance trĂšs prudemment. Tout dâabord, car il rĂ©sulte majoritairement dâobservations effectuĂ©es en milieu naturel, et ce nâest pas toujours du gĂąteau (petite pensĂ©e pour les Ă©thologues dont les sujets Ă©voluent au fin fond de forĂȘts tropicales ou dans les fonds marins). Ensuite, car il nĂ©cessite dâidentifier avec prĂ©cision les substances utilisĂ©es, lâusage qui en est fait, lâĂ©tat de lâanimal (ce nâest pas forcĂ©ment Ă©vident de dĂ©terminer si un dauphin a de la fiĂšvre) et, surtout, lâintention de celui qui lâutilise.
GrĂące Ă quelques scientifiques dĂ©terminĂ©s, on sait cependant aujourdâhui que des oiseaux aux mammifĂšres, en passant par les insectes, de nombreux animaux utilisent toutes sortes de plantes, mousses, argiles ou champignons, en ingestion ou en application cutanĂ©e, pour prĂ©venir ou soigner leurs maux.
Les mésanges bleues, par exemple, incorporent volontairement des plantes aromatiques antiparasitaires dans leur nid pour protéger leurs oisillons. Les moutons consomment des plantes contenant des tanins pour éliminer leurs vers intestinaux. Les orangs-outans mélangent leur salive aux substances chimiques issues de lianes médicinales pour soigner leurs blessures cutanées.
Les drosophiles (dont je vous parlais dĂ©jĂ ici) ont tendance Ă pondre dans des milieux contenant de lâalcool pour protĂ©ger leurs Ćufs des parasites. Les chats ingĂšrent de lâherbe pour Ă©vacuer les corps non digestes de leurs estomacs et calmer leurs douleurs gastriques (si vous ĂȘtes lâheureux propriĂ©taire dâun chat, vous ĂȘtes forcĂ©ment familier du petit vomi plein dâherbes sur le tapis de votre salle Ă manger). Quant aux chimpanzĂ©s mal en point (lĂ©thargie, perte dâappĂ©tit…), ils ingĂšrent Vernonia amygdalina, une plante amĂšre identifiĂ©e comme mĂ©dicinale par les populations locales, pour recouvrer la santĂ©.
Et ainsi de suite.

Mais, dâoĂč leur viennent ces savoirs mĂ©dicinaux ?
On estime quâune partie de lâapprentissage se fait par « essai-erreur » : un individu un brin audacieux peut tester, Ă ses risques et pĂ©rils, de nouvelles substances. Sâil meurt, câĂ©tait une mauvaise pioche. Ce processus se double dâun apprentissage collectif par observation.
Les savoirs se transmettent Ă©galement dâune gĂ©nĂ©ration Ă lâautre, gĂ©nĂ©ralement par la figure maternelle. La zoopharmacognosie serait donc une preuve supplĂ©mentaire de lâexistence de cultures chez les animaux. Les pratiques mĂ©dicinales sont, dâailleurs, susceptibles de diverger dâun groupe social Ă un autre.

Si nos sociĂ©tĂ©s occidentales lâont commodĂ©ment oubliĂ© (car nous aimons bien nous sentir uniques), nous aurions connaissance de la mĂ©decine animale depuis des milliers dâannĂ©es. Certaines thĂ©ories affirment mĂȘme que notre mĂ©decine moderne y trouverait son origine. Les guĂ©risseurs traditionnels et les chamans de communautĂ©s autochtones auraient Ă©laborĂ© des traitements en sâinspirant du comportement des animaux.
Dans de nombreuses cultures du nord de lâEurasie et de lâAmĂ©rique du Nord, la figure de lâours, en particulier, est Ă©troitement associĂ©e Ă la mĂ©decine, Ă la guĂ©rison et Ă la connaissance des plantes. Son esprit Ă©tait rĂ©guliĂšrement invoquĂ© au cours des rituels de guĂ©rison. De nombreux indices disponibles suggĂšrent que lâobservation de son comportement aurait inspirĂ© aux premiers guĂ©risseurs lâusage de diverses plantes mĂ©dicinales (pissenlit, achillĂ©e millefeuilles, myrtillesâŠ). Plusieurs dâentre elles lui doivent dâailleurs leurs noms, comme le bien connu ail des ours en Europe ou la racine dâoshĂĄ (« racine de lâours ») dans les Rocheuses nord-amĂ©ricaines.
L’un des exemples rĂ©gliĂšrement citĂ©s est le suivant : en sortant de pĂ©riode dâhibernation, les ours ont pour habitude de mĂącher des Ă©corces de saules, qui contiennent de lâacide salicylique, une substance anti-inflammatoire que lâhumain aurait transformĂ©e ⊠en aspirine !

Il nâest pas complĂštement Ă©tonnant que lâours ait Ă©tĂ© associĂ© Ă la mĂ©decine dans de nombreuses cultures, puisque nous partageons avec ce plantigrade un rĂ©gime omnivore (ainsi quâun penchant pour le saumon et les longues siestes hivernales). Humains et ours sont donc les convives dâune mĂȘme table. Les ours disposent toutefois dâun lĂ©ger avantage : leur odorat exceptionnellement dĂ©veloppĂ©, parmi les plus performants du monde terrestre, leur permet de repĂ©rer et de sĂ©lectionner avec prĂ©cision un grand nombre de vĂ©gĂ©taux. De quoi faire pĂąlir plus dâun herboriste !
Ce grand prĂ©dateur au regard doux et Ă lâodeur persistante de chĂšvre, qui se tenait face Ă moi, derriĂšre une barriĂšre sĂ©curisĂ©e, quelque part en Allemagne, serait en fait lâune des sources dâinspiration oubliĂ©e de notre mĂ©decine moderne⊠?
De quoi remettre un peu les choses en perspective, non ?
Pensez aux ours la prochaine fois que vous prendrez de lâaspirine et nâhĂ©sitez pas Ă partager cette newsletter avec un joueur de scrabble expĂ©rimentĂ©.
Ă tout bientĂŽt et vivent les plantigrades,
Laurette

SOURCES :
« Doctors by Nature » â Jaap de Roode
« Lâanimal mĂ©decin » â sous la direction de Yolaine de la Bigne
Mezcua MartĂn, Ă., Revuelta Rueda, L., & SĂĄnchez de Lollano Prieto, J. (2019). The origins of zoopharmacognosy: How humans learned about self-medication from animals. International Journal of Applied Research, 5(5), 73â79.
Lambrechts, M. M. & dos Santos, A. (2000).Aromatic herbs in Corsican blue tit nests: The “Potpourri” hypothesis.Acta Oecologica, 21(3), 175-178.
Huffman, M.A. & Seifu, M. (1989). Observations on the illness and consumption of a possibly medicinal plant Vernonia amygdalina by a wild chimpanzee in the Mahale Mountains National Park, Tanzania. Primates, 30(1), 51â63.
Bowland A, Melin A, Hosken D …The evolutionary ecology of ethanol, Trends in Ecology & Evolution, 2024; 40, 67-79
Villalba & Provenza (2009). “Tannins and self-medication: Implications for sustainable parasite control in herbivores.” Behavioural Processes, 82(2), 184â189.
Laumer, I.B. et al. (2024). “Active self-treatment of a facial wound with a biologically active plant by a male Sumatran orangutan.” Scientific Reports, 14, 8932.
