Newsletter #32

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Je vous écris depuis mon appartement plongé dans la pénombre, enfermée derriÚre des volets clos. Dehors, le monde suffoque et tourne au ralenti. Les oiseaux ne chantent presque plus. Comme nous, ils économisent leur énergie.

Alors, pour Ă©chapper au soleil brĂ»lant, vous faites peut-ĂȘtre partie de ceux qui cherchent refuge au creux de la nuit en compagnie des papillons nocturnes. Pour ma part, je n’ai jamais autant apprĂ©ciĂ© les crĂ©puscules qu’en ce moment. J’ouvre en grand les fenĂȘtres de ma maison, je vais me promener ou je m’installe un moment sur mon balcon. Et j’observe le grand spectacle de la tombĂ©e du jour. Oh non, je ne vous parle pas du majestueux soleil couchant ou de la lune qui apparaĂźt doucement, mais de la guerre sans merci qui se joue au-dessus des jardins urbains silencieux.

Si on regarde bien (en plissant un peu les yeux parce que c’est trĂšs furtif), on peut distinguer des silhouettes sombres fendre la nuit : des chauves-souris ! Ces insectivores nocturnes connaissent une activitĂ© soutenue en Ă©tĂ©, pĂ©riode pendant laquelle elles Ă©lĂšvent leurs jeunes.

Et vous savez qui elles adorent particuliĂšrement se mettre sous la dent ?
Les papillons de nuit. Remarquez, on en trouve de toutes les tailles, ils sont gĂ©nĂ©ralement trapus et juteux
 c’est dĂ©licieux.

Les LĂ©pidoptĂšres (ordre auquel appartiennent les papillons) sont vraisemblablement apparus au Jurassique. Une partie des papillons a eu la bonne idĂ©e d’adopter un mode de vie nocturne, sans doute en partie pour Ă©chapper aux prĂ©dateurs diurnes. Cette combine leur a permis de couler quelque 140 millions d’annĂ©es relativement tranquillement, jusqu’à ce que l’évolution place sur leur chemin, il y a environ 60 millions d’annĂ©es, les chauves-souris. Fin de la marrade, dĂ©but des hostilitĂ©s.

Mauvaise nouvelles pour nos papillons, les chauves-souris sont passĂ©es maĂźtres dans l’art de la traque nocturne. Ces redoutables chasseresses repĂšrent leurs proies par Ă©cholocalisation : elles disposent d’un sonar biologique qui leur permet d’émettre des sons et d’écouter les ondes sonores rebondir sur les obstacles ou proies Ă  proximitĂ©, afin de les localiser avec prĂ©cision.

Cette forte pression de prĂ©dation a conduit certains papillons Ă  dĂ©velopper des stratĂ©gies dĂ©fensives sophistiquĂ©es et une vĂ©ritable course Ă  l’armement Ă©volutif s’est engagĂ©e.

Vous avez peut-ĂȘtre dĂ©jĂ  remarquĂ© que les papillons de nuit sont bien plus velus que leurs cousins de jour ? Ce n’est pas un hasard, mais la caractĂ©ristique d’un mode de vol furtif. Jusqu’à 85% des ondes ultrasoniques de leurs principaux prĂ©dateurs viennent se perdre dans cette toison, et ne retournent donc pas Ă  l’expĂ©diteur pour les guider.

La plupart des papillons de nuit ont, par ailleurs, dĂ©veloppĂ© des organes tympaniques (situĂ©s sur le thorax ou l’abdomen en fonction des espĂšces) qui leur permettent de percevoir les signaux sonores Ă©mis par les chauves-souris et de se soustraire aux attaques en effectuant des manƓuvres de fuite dignes du Faucon Millenium dans Star Wars (esquive, accĂ©lĂ©ration, chute libre
).

Les chauves-souris n’ont pas dĂ©posĂ© les armes pour autant et certaines utilisent des appels d’écholocalisation Ă  des frĂ©quences supĂ©rieures au seuil d’audition des papillons pour tromper leur vigilance (je vous avais prĂ©venus que cette guerre Ă©tait sans merci).

Mais l’empire des lĂ©pidoptĂšres contre-attaque.

Plusieurs espĂšces ripostent en produisant leurs propres ultrasons Ă  partir d’un organe vibrant situĂ© sur le thorax.

Cet arsenal acoustique constitue, dans certains cas, un signal d’avertissement pour avertir de la toxicitĂ© (ou du trĂšs mauvais goĂ»t) de l’émettant – une stratĂ©gie de dĂ©fense appelĂ©e l’aposĂ©matisme. Les chauves-souris apprennent ainsi Ă  Ă©viter ces espĂšces bruyantes peu digestes.

Alors, des petits malins, parfaitement comestibles, imitent ces signaux tout en gardant une attitude de vol nonchalante (« lalala la vie est belle et il n’y a aucun danger ») pour tromper leurs prĂ©dateurs : un leurre en forme de contrefaçon sonore.

D’autres font dans la rĂ©sistance active. Lorsqu’une chauve-souris est en approche, ils dĂ©clenchent une rafale extrĂȘmement rapide de clics ultrasonores qui brouillent l’écholocalisation de la prĂ©datrice et l’empĂȘchent d’estimer correctement la position de sa proie.

Enfin, il y a ceux qui misent sur leur taille ou leur vitesse pour Ă©viter de terminer en casse-croĂ»te et ceux qui ont quittĂ© le domaine obscur pour s’activer le jour, et du coup on croise des papillons de nuit le jour et tout part Ă  vau l’eau, mes bonnes gens !

Mais le monde vivant est par dĂ©finition mouvant, imprĂ©visible. Il n’est pas constituĂ© d’espĂšces aux noms latins classĂ©es dans des cases prĂ©dĂ©finies, mais d’individus qui tentent tant bien que mal de faire leur petit bonhomme de chemin.

Lors de votre prochaine balade nocturne Ă  la poursuite d’un peu de fraĂźcheur, levez les yeux vers la bataille Ă©ternelle pour la vie qui se joue quelque part entre vous et les Ă©toiles.

Et si les orages ont d’ores et dĂ©jĂ  gagnĂ© votre rĂ©gion, et que la promenade crĂ©pusculaire n’est plus d’actualitĂ©, sachez tout d’abord que ma jalousie vous accompagne, et rappelez-vous que les chauves-souris surfent sur les tempĂȘtes.

Si vous ouvrez l’Ɠil, qui sait, vous en verrez peut-ĂȘtre passer ?

C’est vrai qu’on ne s’ennuie jamais quand on sait oĂč regarder.

À tout bientît,
Laurette

Dowdy, N. J. & Conner, W. E. (2016). Acoustic Aposematism and Evasive Action in Select Chemically Defended Arctiine (Lepidoptera: Erebidae) Species: Nonchalant or Not? PLOS ONE, 11(4), e0152981. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0152981