C’est l’histoire d’un mini cafard qui se déplace à dos de fourmi volante
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Puisque la plupart d’entre nous vivons depuis plusieurs semaines dans un monde gris, humide et franchement un peu déprimant (et ça vient de quelqu’un qui adore habituellement le mauvais temps), j’ai passé un peu de temps à chercher un sujet de newsletter qui nous remonterait tous un peu le moral.
J’ai d’abord regardé du côté du soleil, des plages et des poissons tropicaux. Mais cette fois-ci rien ne m’a fait vibrer.
Et puis, en écoutant un podcast, je l’ai trouvé. Le sujet dont j’avais envie de vous parler en ces temps troublés : un mini cafard qui se déplace à dos de fourmi volante, bien sûr.

Attaphila fungicola est un cafard miniature qui vit au Texas, dans les nids souterrains des fourmis coupeuses de feuilles (Atta texana). Il se nourrit des champignons cultivés par les fourmis et dépend entièrement d’une colonie pour survivre (oui, il a beau avoir une petite bouille mignonne, c’est complètement un pique-assiette).
Une étude du Dr Phillips, un entomologiste de l’Université d’Austin (Texas), intitulée « émigrer ensemble mais ne pas s’établir ensemble : un cafard chevauche des fourmis et s’en va » (+1 pour le titre) nous éclaire sur le mode de dispersion, pour le moins original, de ce mini-cafard potelé et dépourvu d’ailes.
Il faut savoir que l’organisation d’une colonie de fourmis coupeuses de feuilles est basée, comme chez la plupart des espèces de fourmis, sur la présence d’une reine (féconde) et d’ouvrières (stériles). Pour perpétuer l’espèce, de jeunes reines ailées fécondes quittent régulièrement le nid afin d’aller fonder leurs propres colonies. Ces vols nuptiaux consistent à s’accoupler avec un ou plusieurs mâles dans les airs avant de s’enfouir dans le sol pour lancer les fondements d’une future fourmilière.
De leur côté, pour éviter la consanguinité avec leurs pairs, nos cafards doivent se séparer de leur colonie d’origine pour aller coloniser de nouveaux nids.
Vous me voyez arriver ?
Lorsqu’une jeune reine fourmi ailée se prépare à effectuer son vol nuptial, elle n’est pas complètement à l’abri d’embarquer sans le vouloir un petit autostoppeur.
✈️ Attaphila fungicola fait fi de la bienséance et du danger, et embarque pour un vol caliente en direction de l’inconnu.

Cependant, le retour sur la terre ferme ne signifie pas la fin du voyage pour notre petit passager. Les nouvelles reines ont peu de ressources et des chances de survie réduites. Les colonies naissantes représentent, en conséquence, des habitats de qualité bien inférieure à ceux des colonies établies et plus importantes.
Attaphila fungicola reprend donc son voyage jusqu’à croiser les ouvrières d’une nouvelle colonie de fourmis coupeuses de feuilles. Ni une ni deux, il s’accroche aux feuilles qu’elles transportent pour rejoindre, incognito, son nouveau nid. Aux crochets desquels il vivra totalement, vous l’aurez compris.
Tout ce périple n’est pas sans danger pour le minuscule opportuniste, qui a intérêt à se faire discret, et à soigneusement éviter les mandibules d’une fourmi énervée qui pourrait, à tout moment, décider de le broyer. Saluons l’audace.

Je prends un instant pour souligner que, dans la section « remerciements » de son étude, le Dr Phillips (qui ne semble pas manquer d’humour) indique :
« Enfin, je dois tout à ma famille et à mes amis. Aucun d’entre vous ne va lire cette thèse, pas même ces remerciements, mais je vous pardonne ». Il ajoute
« Sans ces cafards envahissants, j’aurais étudié les abeilles et les sols. Merci les cafards. Vous n’êtes pas envahissants. C’était un mensonge. Vous êtes une source d’inspiration ».
Pour nous aussi, Dr Phillips, pour nous aussi.

Alors quand la déprime saisonnière guette, tâchons de nous rappeler qu’il est tout à fait probable, qu’en ce moment même au Texas, un minuscule cafard aussi insolent qu’époustouflant, chevauche une fourmi volante les antennes au vent.
Ne venez pas me dire que le monde n’est pas fantastique après ça.
À tout bientôt pour une prochaine édition,
Laurette

Sources : Phillips, Z.I. (2021). Emigrating together but not establishing together: A cockroach rides ants and leaves. The American Naturalist, 197(1), 138-145.
https://doi.org/10.1086/711876
