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Du balai les prĂ©jugĂ©s ! đŸ§č

Vous connaissez Veronika ?

Elle a 13 ans, elle est autrichienne, massive et chatoyante.

Elle est en une du New York Times, du Guardian et citée par la presse du monde entier.

Munie d’un balai et d’une furieuse envie de se gratter, elle vient, sans le savoir, de provoquer un sĂ©isme sans prĂ©cĂ©dent dans le monde de l’éthologie.

Car Veronika est la premiĂšre vache domestique (Bos taurus) Ă  utiliser un outil.

En Ă©thologie, l’utilisation d’outil correspond Ă  la manipulation d’un objet de façon Ă  ce que son mouvement permette d’atteindre un objectif prĂ©cis.

Veronika vit dans les Alpes autrichiennes, dans un décor de carte postale, dans un environnement stimulant et ouvert. Seul inconvénient de son mode de vie idyllique ? Les taons qui envahissent chaque été sa prairie et la couvrent de piqûres.

Alors pour se gratter lĂ  oĂč ça la dĂ©mange, Veronika a attrapĂ© des branches et a peaufinĂ©, avec le temps, une technique de grattage trĂšs au point. Un jour, son propriĂ©taire a eu l’idĂ©e lumineuse d’envoyer une vidĂ©o de sa vache en pleine sĂ©ance de grattage Ă  des Ă©thologues de l’UniversitĂ© de Vienne.

IntriguĂ©s, les chercheurs n’ont pas tardĂ© Ă  rendre une petite visite Ă  Veronika pour mettre en place un protocole expĂ©rimental trĂšs simple : ils ont placĂ© devant elle un balai orientĂ© de façon alĂ©atoire et ils ont observĂ©

Et ils n’ont pas Ă©tĂ© déçus !

Devant leurs yeux et leur camĂ©ra, Veronika a fait preuve d’une rare habilitĂ©e. Elle attrape le balai avec sa langue, pour le caler fermement dans l’espace entre ses incisives et ses molaires, et hop, elle la voilĂ  qui le manie avec une dextĂ©ritĂ© surprenante. Elle choisit la brosse pour se frotter Ă©nergiquement le dos avec des mouvements amples, mais prĂ©fĂšre l’autre extrĂ©mitĂ© du manche pour se gratter les zones plus sensibles du ventre et autour des pis.

On parle ici d’une utilisation multi-usage flexible de l’outil : c’est-Ă -dire que Veronika est capable d’exploiter diffĂ©rentes propriĂ©tĂ©s du balai en fonction de ses besoins. Un savoir-faire jusque-lĂ  dĂ©montrĂ© uniquement chez les chimpanzĂ©s.

Il faut dire que ces derniĂšres annĂ©es, la science file bon train dans ce domaine. Jusqu’en 1964 et la fameuse dĂ©couverte de la primatologue Jane Goodall, nous nous pensions les seuls animaux capables d’utiliser des outils. Depuis, leur utilisation a Ă©tĂ© documentĂ©e chez les primates, les corbeaux, les dauphins ou encore les pieuvres.

La démonstration de Veronika fait entrer les bovins dans ce club trÚs sélect.

Mais, me demanderez-vous peut-ĂȘtre, Veronika fait-elle figure d’exception ou ignorons-nous encore beaucoup des capacitĂ©s cognitives des bovins malgrĂ© prĂšs de 10 000 ans de domestication ?

Veronika est une exception, non parce qu’elle a des capacitĂ©s cognitives hors du commun, mais parce qu’elle a eu l’occasion inespĂ©rĂ©e de les explorer. Ses propriĂ©taires la considĂšrent (chose rare !) comme un animal de compagnie. Elle vit dans un environnement complexe et ouvert oĂč elle peut expĂ©rimenter des comportements innovants. Par ailleurs, Veronika a atteint l’ñge vĂ©nĂ©rable de 13 ans. Les vaches ont une espĂ©rance de vie d’une vingtaine d’annĂ©es, mais rares sont celles qui dĂ©passent les 5 ou 8 ans, puisqu’elles sont gĂ©nĂ©ralement abattues lorsqu’elles leur production de lait diminue.

Les auteurs de l’étude soulignent que l’intelligence des espĂšces d’élevage est souvent sous-estimĂ©e (finalement, ça nous arrange bien de nous dire que les bovins sont des ruminants au regard vide et Ă  la vie sans saveur).

Pourtant, grĂące Ă  des Ă©tudes rĂ©centes, nous savons dĂ©sormais que les vaches vivent dans des rĂ©seaux sociaux structurĂ©s, qu’elles ont des meilleures amies au sein de leur groupe, qu’elles peuvent reconnaĂźtre d’autres animaux, dont les humains, que leur expĂ©rience sociale influence leur comportement et leur bien-ĂȘtre et que… quand on leur en laisse la possibilitĂ©, elles sont capables d’utiliser des outils.

Les chercheurs concluent ainsi « peut-ĂȘtre que le vĂ©ritable absurde ne rĂ©side pas dans le fait d’imaginer une vache utilisant des outils, mais dans le fait de supposer qu’une telle chose ne pourrait jamais exister ».

En effet, chaque nouvelle découverte dans le domaine de la cognition et de la sentience animale descend un peu plus les humains du piédestal sur lequel ils pensaient se trouver.

Peut-ĂȘtre est-il temps de repenser notre place et d’accorder un respect Ă©gal Ă  tous les ĂȘtres vivants ?

En attendant, on peut toujours aller se gratter