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Je vous écris depuis mon appartement plongé dans la pénombre, enfermée derriÚre des volets clos. Dehors, le monde suffoque et tourne au ralenti. Les oiseaux ne chantent presque plus. Comme nous, ils économisent leur énergie.
Alors, pour Ă©chapper au soleil brĂ»lant, vous faites peut-ĂȘtre partie de ceux qui cherchent refuge au creux de la nuit en compagnie des papillons nocturnes. Pour ma part, je nâai jamais autant apprĂ©ciĂ© les crĂ©puscules quâen ce moment. Jâouvre en grand les fenĂȘtres de ma maison, je vais me promener ou je mâinstalle un moment sur mon balcon. Et jâobserve le grand spectacle de la tombĂ©e du jour. Oh non, je ne vous parle pas du majestueux soleil couchant ou de la lune qui apparaĂźt doucement, mais de la guerre sans merci qui se joue au-dessus des jardins urbains silencieux.
Si on regarde bien (en plissant un peu les yeux parce que câest trĂšs furtif), on peut distinguer des silhouettes sombres fendre la nuit : des chauves-souris ! Ces insectivores nocturnes connaissent une activitĂ© soutenue en Ă©tĂ©, pĂ©riode pendant laquelle elles Ă©lĂšvent leurs jeunes.
Et vous savez qui elles adorent particuliĂšrement se mettre sous la dent ?
Les papillons de nuit. Remarquez, on en trouve de toutes les tailles, ils sont gĂ©nĂ©ralement trapus et juteux⊠câest dĂ©licieux.

Les LĂ©pidoptĂšres (ordre auquel appartiennent les papillons) sont vraisemblablement apparus au Jurassique. Une partie des papillons a eu la bonne idĂ©e dâadopter un mode de vie nocturne, sans doute en partie pour Ă©chapper aux prĂ©dateurs diurnes. Cette combine leur a permis de couler quelque 140 millions dâannĂ©es relativement tranquillement, jusquâĂ ce que lâĂ©volution place sur leur chemin, il y a environ 60 millions dâannĂ©es, les chauves-souris. Fin de la marrade, dĂ©but des hostilitĂ©s.
Mauvaise nouvelles pour nos papillons, les chauves-souris sont passĂ©es maĂźtres dans lâart de la traque nocturne. Ces redoutables chasseresses repĂšrent leurs proies par Ă©cholocalisation : elles disposent dâun sonar biologique qui leur permet dâĂ©mettre des sons et dâĂ©couter les ondes sonores rebondir sur les obstacles ou proies Ă proximitĂ©, afin de les localiser avec prĂ©cision.
Cette forte pression de prĂ©dation a conduit certains papillons Ă dĂ©velopper des stratĂ©gies dĂ©fensives sophistiquĂ©es et une vĂ©ritable course Ă lâarmement Ă©volutif sâest engagĂ©e.

Vous avez peut-ĂȘtre dĂ©jĂ remarquĂ© que les papillons de nuit sont bien plus velus que leurs cousins de jour ? Ce nâest pas un hasard, mais la caractĂ©ristique dâun mode de vol furtif. JusquâĂ 85% des ondes ultrasoniques de leurs principaux prĂ©dateurs viennent se perdre dans cette toison, et ne retournent donc pas Ă lâexpĂ©diteur pour les guider.
La plupart des papillons de nuit ont, par ailleurs, dĂ©veloppĂ© des organes tympaniques (situĂ©s sur le thorax ou lâabdomen en fonction des espĂšces) qui leur permettent de percevoir les signaux sonores Ă©mis par les chauves-souris et de se soustraire aux attaques en effectuant des manĆuvres de fuite dignes du Faucon Millenium dans Star Wars (esquive, accĂ©lĂ©ration, chute libreâŠ).
Les chauves-souris nâont pas dĂ©posĂ© les armes pour autant et certaines utilisent des appels dâĂ©cholocalisation Ă des frĂ©quences supĂ©rieures au seuil dâaudition des papillons pour tromper leur vigilance (je vous avais prĂ©venus que cette guerre Ă©tait sans merci).
Mais lâempire des lĂ©pidoptĂšres contre-attaque.

Plusieurs espĂšces ripostent en produisant leurs propres ultrasons Ă partir dâun organe vibrant situĂ© sur le thorax.
Cet arsenal acoustique constitue, dans certains cas, un signal dâavertissement pour avertir de la toxicitĂ© (ou du trĂšs mauvais goĂ»t) de lâĂ©mettant â une stratĂ©gie de dĂ©fense appelĂ©e lâaposĂ©matisme. Les chauves-souris apprennent ainsi Ă Ă©viter ces espĂšces bruyantes peu digestes.
Alors, des petits malins, parfaitement comestibles, imitent ces signaux tout en gardant une attitude de vol nonchalante (« lalala la vie est belle et il nây a aucun danger ») pour tromper leurs prĂ©dateurs : un leurre en forme de contrefaçon sonore.
Dâautres font dans la rĂ©sistance active. Lorsquâune chauve-souris est en approche, ils dĂ©clenchent une rafale extrĂȘmement rapide de clics ultrasonores qui brouillent lâĂ©cholocalisation de la prĂ©datrice et lâempĂȘchent dâestimer correctement la position de sa proie.
Enfin, il y a ceux qui misent sur leur taille ou leur vitesse pour Ă©viter de terminer en casse-croĂ»te et ceux qui ont quittĂ© le domaine obscur pour sâactiver le jour, et du coup on croise des papillons de nuit le jour et tout part Ă vau lâeau, mes bonnes gens !
Mais le monde vivant est par dĂ©finition mouvant, imprĂ©visible. Il nâest pas constituĂ© dâespĂšces aux noms latins classĂ©es dans des cases prĂ©dĂ©finies, mais dâindividus qui tentent tant bien que mal de faire leur petit bonhomme de chemin.

Lors de votre prochaine balade nocturne Ă la poursuite dâun peu de fraĂźcheur, levez les yeux vers la bataille Ă©ternelle pour la vie qui se joue quelque part entre vous et les Ă©toiles.
Et si les orages ont dâores et dĂ©jĂ gagnĂ© votre rĂ©gion, et que la promenade crĂ©pusculaire nâest plus dâactualitĂ©, sachez tout dâabord que ma jalousie vous accompagne, et rappelez-vous que les chauves-souris surfent sur les tempĂȘtes.
Si vous ouvrez lâĆil, qui sait, vous en verrez peut-ĂȘtre passer ?
Câest vrai quâon ne sâennuie jamais quand on sait oĂč regarder.
Ă tout bientĂŽt,
Laurette

SOURCES :
Barber, J. R. & Kawahara, A. Y. (2013). Hawkmoths produce anti-bat ultrasound. Biology Letters, 9(4), 20130161. https://doi.org/10.1098/rsbl.2013.0161
Dowdy, N. J. & Conner, W. E. (2016). Acoustic Aposematism and Evasive Action in Select Chemically Defended Arctiine (Lepidoptera: Erebidae) Species: Nonchalant or Not? PLOS ONE, 11(4), e0152981. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0152981

