L’amour est dans le pré 🌼
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Chic, un long week-end qui se profile !
Au cours de ces prochains jours, vous aurez peut-être la riche idée d’enfiler vos chaussures et d’aller vous promener quelque part dans la nature (je vous le recommande, c’est bon pour la santé).
Vos pas vous mèneront peut-être au cœur d’une prairie parsemée de fleurs sauvages bercées par le vent. Votre regard se posera peut-être sur un bourdon, tout afféré à butiner les premières fleurs de la saison.
Mais saurez-vous ce qui se joue sous vos pieds ?

Là où vous ne distinguez qu’une étendue d’herbe, peut être sans grand intérêt, les campagnols des champs (Microtus arvalis), eux, voient un domaine.
La prairie est parcourue d’un dédale de couloirs réservés qui leur permettent d’explorer la pâture et de chercher de quoi se mettre sous les incisives. Des tunnels aux parois herbeuses qui épousent parfaitement la forme cylindrique de leurs petits corps.
Pour des raisons de sécurité, ces couloirs ne sont jamais bien longs et constellés de nombreuses entrées de galeries, dans lesquelles ils plongent à la moindre alerte.
Il faut dire que les campagnols des champs ont de très nombreux prédateurs (les rapaces diurnes, les rapaces nocturnes, les mustélidés, les renards, les sangliers, les cigognes, les corneilles noires, les hérons cendrés, les pies-grièches, les chats, les chiens…) et que leur taux de mortalité n’est pas enviable.
(Si à ce stade de la lecture, vous levez les yeux au ciel en vous disant, que vous constatez plutôt une prolifération de ces rongeurs du côté du champ de votre voisin, vous n’avez pas tort. La disparition des paysages de bocages au profit d’immenses plaines ouvertes leur profite immensément. Leurs prédateurs, déjà déclinants en raison des pesticides et de la chasse, peinent à trouver des refuges).
Ceci étant dit, il ne fait pas toujours bon être campagnol. Avant de s’aventurer à l’air libre, ces derniers prennent bien soin d’inspecter les alentours et d’analyser les odeurs portées par le vent (il serait dommage de se faire croquer par mégarde). Le plus prudent reste cependant souvent de se déplacer sous terre.
Car, vous ne le savez peut-être pas encore, sous vos baskets s’étend une véritable ville souterraine.

La terre est creusée d’innombrables galeries tortueuses, reliées entre elles par toute sorte de traverses destinées à faciliter la circulation. Les galeries mènent à des nids tapissés de foin et à des chambres destinées à stocker de la nourriture.
Et attention, on ne badine pas avec le stockage de nourriture chez nos amis campagnols ! Celle destinée à la consommation immédiate est entreposée dans les magasins à céréales, les réserves pour l’hiver sont, quant à elles, conservées dans les magasins à racines.
Lorsque arrive le crépuscule, c’est une véritable fenaison qui prend place. Les campagnols pointent le bout de leur museau à la surface pour grignoter des fleurs ou traîner – tant bien que mal – de grandes plantes dans la galerie la plus proche, afin de les débiter en toute quiétude. Le ramassage des bulbes et des racines s’effectue lui, discrètement, de façon souterraine.

Si notre campagnol local est plutôt du genre territorial et relativement solitaire, ce n’est pas le cas de son cousin outre-Atlantique, le campagnol des prairies (Microtus ochrogaster). L’amour est dans le pré pour ces petits rongeurs du Midwest américain réputés pour leur monogamie. Ils forment des couples unis pour la vie, profondément attachés l’un à l’autre et élèvent leurs petits avec une biparentalité marquée.
Une étude publiée en 2016 par des chercheurs américains, a révélé que lorsque l’un des membres du cercle familial réintégrait son groupe après avoir été exposé à une situation stressante, ses congénères l’entouraient et le toilettaient avec attention. Un comportement empathique de consolation jusque-là attribué aux humains et à quelques grands mammifères sociaux.
L’empathie, rappelons-nous, est la capacité à percevoir les états émotionnels d’un autre individu et de réagir de manière adaptée. Les auteurs de l’étude soulignent le rôle de l’ocytocine (« l’hormone de l’amour ») qui, outre son rôle dans la création de liens sociaux, interviendrait également dans la réponse à la détresse d’autrui.
Mais, sur un plan évolutif, n’est-ce pas un tantinet paradoxal de se montrer empathique pour une espèce qui a autant de chances de finir en casse-croûte ?
Bien au contraire mon cher Watson. La sensibilité aux émotions d’autrui a le don de renforcer la cohésion du groupe et de permettre des réactions collectives rapides face aux menaces. La capacité des campagnols à maintenir des liens sociaux forts malgré un environnement hostile nous rappelle donc que la cohésion du groupe et la coopération sont, bien souvent, les meilleures alliées contre l’adversité…

Alors, comment affirmer avec certitude que d’autres espèces, jusque-là considérées comme « moins évoluées » sur le plan cognitif, sont dépourvues d’empathie ? Les campagnols des prairies nous invitent à revoir nos préjugés.
Prenez ce bourdon, qui a attiré votre regard en arrivant, par exemple. Une étude de 2025 nous révèle que sa bonne humeur (son état émotionnel positif) est contagieuse et se transmet à ses congénères. Ça vous fait sourire ? Moi oui.
Soudain, un banal champ de fleur prend une dimension fascinante, vous ne trouvez pas ?
L’amour est dans le pré, on ferait bien de s’en inspirer.
Alors, vous allez vous promener ?
La bise,
Laurette

SOURCES :
Goszczynski et al., Burrowing by common voles (Microtus arvalis) in various social environments. Journal of Mammalogy, 75, 492-502 (1994).
La hulotte – numéro 31 « le Campagnol des champs : l’Affaire « Mulot » »
“Oxytocin-dependent consolation behavior in rodents” James P. Burkett, Emmanuelle Andari, Zuoxin Wang, Frans B. M. de Waal, Larry J. Young Science, volume 351, pages 375–378, le 22 janvier 2016. 10.1126/science.aac4785
José E. Romero-González et al., Positive affective contagion in bumble bees.Science390,377-380(2025).DOI:10.1126/science.adr0216
