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31 octobre.
Samhain – Le jour où le voile entre le monde des vivants et celui des morts se lève, permettant à d’étranges créatures d’errer dans notre monde, déterminées à jouer des tours à ceux qui croiseront leur chemin.

All Hallow’s Eve – Née des rites celtiques et récupérée par l’Église catholique, cette période sombre de l’année est désormais consacrée à la commémoration de nos morts. À travers l’Europe, les tombes fleurissent et les cimetières s’illuminent à la lueur tremblante de centaines de bougies.
Les êtres humains accordent depuis longtemps une place importante à la mort. On estime que les premières sépultures remonteraient à 100 000 ans environ.
Mais, vous êtes-vous déjà demandé à quoi nos ancêtres pensaient lorsqu’ils creusaient la terre pour y déposer un corps sans vie et le recouvrir avec soin ensuite ? Voulaient-ils le protéger de prédateurs, éviter la propagation de maladie ou simplement honorer leurs défunts ?
La réponse à cette question, enfouie sous des centaines de milliers d’années, ne nous parviendra probablement jamais.
Sommes-nous les seuls animaux à considérer nos morts ?
Vous vous en doutez, la réponse est non.
La famille des corvidés est notamment connue pour accorder une attention particulière à ses morts.
Certains scientifiques estiment que l’observation de leurs comportements pourrait révéler une partie des secrets qui recouvrent les origines de nos propres sépultures et rituels.
Après tout, dans la tradition musulmane, Dieu n’a-t-il pas envoyé un corbeau pour apprendre à Cain comment enterrer son frère assassiné ?
Alors pour cette newsletter d’Halloween, je vous ai dégoté le sujet le plus gothique qui puisse exister.
Un corbeau
qui assiste aux funérailles
d’un autre corbeau.
Et si vous vous posez la question, la réponse est oui :
Les corbeaux portent du noir à leurs enterrements 🕯️

Le corps inanimé d’une corneille sur le sol.
Un cri d’alarme perçant déchire le jour.
En réponse, des silhouettes sombres se rassemblent et se perchent à proximité. Tantôt silencieuses, tantôt poussant de longs cris. Elles restent là, parfois une minute, parfois des jours entiers.
Vous voilà cordialement invités à un enterrement de corvidés.

La famille est corvidés (qui compte notamment les corbeaux, corneilles, geais des chênes, choucas des tours et les pies), occupe une place particulière parmi les volatiles.
Ces « oiseaux de malheur », régulièrement persécutés au fil des siècles, sont, pour la plupart, toujours classées « ESOD » (aka nuisibles) aujourd’hui (une forme moderne de persécution, peut-être ?).
La raison ? Une intelligence remarquable doublée d’une incroyable capacité d’adaptation, qui leur permet de vivre au plus près des activités humaines, et d’en tirer profit. Capables de fabriquer et d’utiliser des outils, de résoudre des problèmes complexes ou encore de reconnaître les visages humains, ils sont aussi friands de jeu – et ne résistent pas à une bonne glissade sur la neige.
Les corvidés vivent généralement en couple, et certaines espèces se rassemblent annuellement au sein de dortoirs hivernaux qui peuvent compter des centaines, voire des milliers (!) d’individus. Ces dynamiques sociales sophistiquées pourraient, en partie, expliquer la complexité avec laquelle les corvidés réagissent à la mort de leurs congénères.
La Docteure en biologie et thanatologie (la science de la mort 💀) Kaeli Swift et le Professeur John Marzluff ont cherché à percer le secret de ces rassemblements funestes en imaginant une série de tests combinant des objets à première vue complètement insolites : une corneille empaillée, de la nourriture et un masque.
Les chercheurs ont mis en scène un « enterrement » : une personne masquée tenant un oiseau décédé (empaillé) sur le territoire de corneilles, puis ont observé leurs réactions dans les semaines qui ont suivi.
Ils ont ainsi constaté que les oiseaux évitaient soigneusement la zone dans laquelle avait été aperçu le corps sans vie de leur congénère, et qu’ils mettaient davantage de temps à venir s’y nourrir.
Par ailleurs, les corneilles se souvenaient de la personne masquée – vraisemblablement assimilée à un prédateur – et réagissaient fortement à son approche (cris d’alarme, piqués, harcèlement) pendant de nombreuses semaines après l’expérience.
L’information “cette personne masquée représente un danger” s’était rapidement propagée à travers le groupe : une belle démonstration d’apprentissage social.
(Une petite pensée pour le stagiaire derrière le masque, tout de même).
Kaeli Swift et son équipe en ont déduit que ces assemblées ressemblaient moins à un enterrement qu’à une scène de crime.
Car, si vous tombez sur un cadavre en vous promenant dans les bois, ne risquez-vous pas d’être sur vos gardes afin de vous assurer de ne pas être le prochain sur la liste ?
Eh bien, c’est précisément ce que semblent faire nos corvidés lors de la découverte d’un corps inconnu au bataillon : identifier la source du danger, mémoriser les éléments clés qui les garderont à l’abri d’une mauvaise surprise et transmettre ces informations à leur prochain. Une corneille peut vivre une vingtaine d’années, et ces données lui seront nécessaires pour espérer atteindre cet âge vénérable (je vous avais dit qu’ils étaient malins).
Petit conseil d’une personne qui vous veut du bien : si vous tombez sur le cadavre d’un corvidé devant votre maison, attendez sagement la nuit pour le retirer en toute discrétion, vous éviterez ainsi d’être sur la liste noire des oiseaux de votre quartier.

Photographie timmossholder – Pexels
En l’absence de prédateurs, en revanche, la veillée funèbre peut carrément tourner au bizarre.
Plusieurs personnes rapportent avoir vu des corbeaux déposer des objets (petit bout de bois, emballage de bonbon…) sur le corps inanimé. Ces comportements, à ce jour anecdotiques, n’ont (à ma grande déception) pas encore pu être étudiés.
Mais, en déposant des corneilles empaillées aux quatre coins de sa ville, Kaeli Swift a fait une découverte pour le moins… surprenante.
Si dans une majorité de cas, les corvidés se tiennent à distance du défunt, pour les raisons déjà évoquées (sé-cu-ri-té on a dit), il arrive qu’une corneille s’approche du corps sans vie et entreprenne une sorte de toucher exploratoire, en la picorant doucement avec son bec.
Parfois, le picotement tourne carrément à l’agression (déchiquetement d’aile et je vous passe les détails) et, dans une minorité de cas – environ 4% – et pour ces derniers pourcentages je conseille aux âmes sensibles de s’abstenir -ces comportements peuvent devenir sexuels ou carrément virer en orgie, avec, sur ou à côté du décédé.
Avant d’être à tout jamais dégouté par ces oiseaux du démon, il faut savoir qu’un peu de nécrophilie par-ci par-là n’est pas complètement rare dans le monde animal. Les scientifiques ont documenté des cas chez les écureuils, les canards colverts, les loutres ou encore les otaries, pour ne citer que quelques espèces qui se livrent de temps à autre à ces pratiques obscures.
Dans le cas de nos corvidés, ces comportements scabreux interviennent systématiquement au printemps, c’est-à-dire en pleine saison de reproduction. D’après la scientifique, alors qu’ils bouillonnent littéralement dans un bain d’hormones, certains oiseaux sont incapables de gérer un stimulus complexe (déclenché par la vision d’un congénère décédé), et réagissent donc en adoptant simultanément tout un panel de comportements.

Vous êtes remis de vos émotions ?
Bien.
Alors pour résumer : pourquoi les corvidés se rassemblent-ils autour de leurs morts, selon les dernières données scientifiques disponibles ?
Au moins en partie pour des raisons d’apprentissage social du danger : pour leur permettre de reconnaître des lieux potentiellement dangereux et d’identifier de nouveaux prédateurs.
Soulignons au passage qu’aucun corvidés n’a été tué ou maltraité dans le cadre de ces expériences – les corbeaux décédés, puis empaillés, étaient récupérés dans des centres de soin environnants et n’étaient donc pas connus des corvidés étudiés.
Mais alors, pourrait-on imaginer qu’il y ait d’autres raisons liées à l’intelligence émotionnelle ? Notamment dans le cas du décès d’un oiseau familier ?
Bien sûr.
Seulement les scientifiques n’ont pas encore trouvé de moyen d’aborder cette question sans utiliser de méthode invasive.
Mais, rassurons-nous, ils y travaillent.
En attendant, je ne peux que vous encourager à vous intéresser aux fascinants corvidés qui peuplent sans doute votre quartier – et à vous tenir à bonne distance de leurs enterrements.
Car s’ils vous suspectent, ils ne vous oublieront peut-être jamais plus…
Joyeux Halloween 🎃
Sources :
Swift, K.N & Marzluff, J.M. (2015) Wild American crows gather around their dead to learn about danger. Animal Behaviour 109: 187-197Swift, K. N., & Marzluff, J. M. (2018). Occurrence and variability of tactile interactions between wild American crows and dead conspecifics. Philosophical Transactions of the Royal Society B, 373 (1754): 20170259. DOI : 10.1098/rstb.2017.0259
